Samedi 28 avril 2012 6 28 /04 /Avr /2012 11:30

Le blog ne s'endort pas...  

 

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Par naguere - Communauté : Jadis, les femmes...
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 17:45

Charles Louis de Secondat, baron de Montesquieu (1689-1755), magistrat de formation, est un esprit ouvert et curieux de tout, qui se passionne aussi bien pour les sciences que la littérature, l’histoire ou la philosophie. Son oeuvre la plus importante, L’Esprit des lois, a marqué les générations futures et influencé les Constitutions de l’époque révolutionnaire, par sa conception de la démocratie parlementaire, du principe de séparation des pouvoirs et sa condamnation de l’esclavage.

 


Les Lettres Persanes sont un court roman, paru en 1721 à Amsterdam, sans nom d’auteur, mais on y a bien vite reconnu la plume de Montesquieu, soucieux de ne pas compromettre sa carrière de magistrat par cet ouvrage aux apparences frivoles, voire licencieuses, mais au contenu bien plus subversif. L’auteur profite de la mode du roman épistolaire en imaginant deux Persans qui voyagent en Europe et échangent à travers leurs missives étonnement et critiques devant le fonctionnement de nos sociétés. Mais les Lettres Persanes relèvent également du goût pour l’orientalisme : Usbek, un des Persans, reçoit périodiquement des nouvelles d’Ispahan qui l’avisent d’une révolte des femmes de son sérail : si cette intrigue secondaire confère à l’ouvrage beaucoup de son piment exotique, c’est surtout l’occasion pour Montesquieu de s’interroger sur la condition féminine et de souligner les contradictions entre les théories progressistes d’Usbek qui doivent beaucoup à l’esprit des Lumières et son comportement parfaitement obscurantiste et rétrograde dans son palais où il se conduit en despote sanguinaire régnant sur un peuple d’esclaves – ainsi écrit-il à l’un des chefs du sérail : « si vous vous écartez de votre devoir, je regarderai votre vie comme celle des insectes que je trouve sous mes pieds » (lettre 21). Les dernières lettres du livre nous font assister à un véritable bain de sang dans le sérail dont la plus belle figure est celle de Roxane la favorite, modèle de vertu. Dans cette dernière lettre qui clôt d’ailleurs le roman, elle pousse ici un ultime cri de liberté et proclame en mourant de sa propre main que sa soumission n’a été qu’une façade pour mieux assurer son indépendance et défier son prétendu maître.

  

Lettre 161 (dernière)

  

Roxane à Usbek, à Paris.

 


"Oui, je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j’ai su, de ton affreux sérail, faire un lieu de délices et de plaisirs. Je vais mourir ; le poisonva couler dans mes veines. Car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait à la vie n’est plus5 ? Je meurs ; mais mon ombre s’envole bien accompagnée : je viens d’envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du monde. Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? Non : j’ai pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre : j’ai réformé tes lois sur celles de la nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance. Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t’ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu’à te paraître fidèle ; de ce que j’ai lâchement gardé dans mon coeur ce que j’aurais dû faire paraître à toute la terre ; enfin, de ce que j’ai profané la vertu, en souffrant qu’on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies. Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l’amour. Si tu m’avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine. Mais tu as eu longtemps l’avantage de croire qu’un coeur comme le mien t’était soumis. Nous étions tous deux heureux : tu me croyais trompée, et je te trompais. Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il possible qu’après t’avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d’admirer mon courage ? Mais c’en est fait : le poison me consume ; ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs."

 

  

Du sérail d’Ispahan, le 8 de la lune de Rébiab 1, 1720.

 

Note : Roxane avait un amant caché dans le sérail qui a été surpris et massacré par les gardiens

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On peut relever des points communs entre la lettre de Mme de Merteuil et celle de Roxane : le motif du sérail, la relation homme/femme, les revendications des deux femmes...

– Dans les deux cas, il est question de sérail, de façon métaphorique chez Mme de Merteuil et réelle pour Roxane. Le sérail est ici représentatif de l’aliénation de la femme, qui n’aurait pour fonction que l’assouvissement des plaisirs de l’homme et serait entièrement soumise à ses caprices ; les deux femmes s’insurgent violemment contre cette conception en posant quasiment la même question indignée : « Et pour m’en occuper comment ? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse ? » dit la Marquise ; « Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? » dit Roxane.

 


– Toutes deux s’en prennent ainsi aux fantasmes masculins de toute puissance sur les femmes et en dénoncent l’illusion en particulier par le recours fréquent aux questions. Madame de Merteuil souligne clairement l’absurdité de l’exigence de Valmont (« je ne lui ai pas trouvé le sens commun », « combien votre proposition a dû me paraître ridicule ») ; Roxane montre à plusieurs reprises l’aveuglement d’Usbek : « je t’ai trompé », « je me suis jouée », « Comment as-tu pensé », « je te trompais »...

 


– Les deux femmes opposent la relation fondée sur la contrainte et la soumission que croit leur imposer leur destinataire, avec un véritable amour choisi et qui les comble car il est fondé sur la réciprocité et le respect : Madame de Merteuil évoque Danceny (« uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à son âge, [il] pourrait, malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs ») ; Roxane à travers la figure de son amant assassiné défend sa conception de l’amour : « un lieu de délices et de plaisirs » , « le seul homme qui me retenait à la vie », « j’ai réformé tes lois sur celles de la nature ».

 


– Elles dénoncent toutes deux les profondes inégalités entre les statuts masculin et féminin : Madame de Merteuil revendique d’user de son « caprice » ou de sa « fantaisie » au même titre que Valmont ; Roxane s’insurge contre les limites à sa liberté : « pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? ».

 


– Elles affirment hautement leur supériorité face à l’homme qui croit les soumettre : Madame de Merteuil oppose son propre orgueil à celui de Valmont (« vous êtes riche en bonne opinion de vous-même : mais apparemment je ne le suis pas en modestie ») et se moque des prétentions de celui-ci en refusant absolument de céder à son désir ; Roxane affirme sa liberté morale qui ne s’est jamais abaissée devant Usbek puisque sa soumission n’a jamais été qu’une façade : « j’ai toujours été libre », « mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance ».


Toutes deux échappent finalement à la domination supposée de leur correspondant en en aimant un autre et en se refusant à la soumission au pouvoir masculin, par la mort pour Roxane, par le mépris pour la Marquise. Roxane montre même que c’est elle qui détient un pouvoir sur Usbek, celui de l’ « avoir accablé de douleurs » : les femmes, en se refusant à l’homme, en le trompant et en portant atteinte à son honneur (pour Usbek) ou à son orgueil de libertin séducteur (pour Valmont), parviennent ainsi à retourner la situation et à dominer les hommes.

Par naguere - Publié dans : II.4. Education/Moeurs - Communauté : Jadis, les femmes...
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 17:28

Née à Montauban en 1748, morte à Paris, Marie Gouzes est issue d’une famille modeste, mais sans doute fille naturelle d’un homme de lettres. Elle prendra le pseudonyme d’Olympe de Gouges. Libérée, par un veuvage précoce, d’un mari que sa famille lui avait imposé, elle écrira plus tard que « le mariage est le tombeau de la confiance et de l’amour ». Olympe ne se remarie pas malgré les pressions de sa famille et préfère rester une femme indépendante en montant à Paris rejoindre son amant qu’elle refuse d’épouser. Elle devient une des rares femmes de lettres de l’époque, fréquentant les milieux littéraires, auteur d’une trentaine de pièces de théâtre, de publications politiques, de pamphlets. Indépendante tout en étant proche des Girondins, elle lutte pour l’émancipation des femmes et l’abolition de l’esclavage. Elle est la deuxième femme guillotinée (après Marie-Antoinette), le 6 novembre 1793, pour s’être opposée à la Terreur. Elle aura droit, dès le lendemain de son exécution, à cet éloge funèbre signé par Chaumette (procureur de la Commune de Paris) dans Le Moniteur : « Rappelez-vous l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes et abandonna les soins du ménage pour se mêler de la République et dont la tête est tombée sous le fer vengeur des lois... » !

 


Elle publie en 1791 dans une revue cette Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne, en féminisant la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen d’août 89. Ce texte peut être considéré comme le premier grand manifeste féministe en France.
_ _ _

 

Préambule :

 

"Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la Nation, demandent d’être constituées en Assemblée nationale. Considérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénableset sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des Citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes moeurs, et au bonheur de tous. En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l’Être suprême, les Droits suivants de la femme et de la Citoyenne.

 


Article 1 : La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

 Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme ; ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.
Article 3 : Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme ; nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
Article 4 : La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose : ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison [...].
Article 5 : Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société ; tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.
Article 6 : La loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous ; toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités ; et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.
Article 7 : Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée et détenue dans les cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette Loi rigoureuse. [...]
Article 10 : Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même fondamentales. La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public établi par la Loi.
Article 11 : La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.
Article 12 : La garantie des droits de la femme et de la citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.
Article 13 : Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. [...]
Article 16 : Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas coopéré à la rédaction.

 

[...]


               
Dans le Préambule, Olympe de Gouges remplace systématiquement « homme » par « femme » : en jouant sur l’ambigüité du mot « homme » (être humain / être masculin), elle montre aux hommes que, sous la portée censément universelle de la Déclaration, se cache un oubli total des
femmes. En désignant les femmes par « les mères, les filles, les soeurs », elle souligne les liens naturels, du sang (à l’exclusion du mariage qui peut être un lien social imposé et contestable) qui les unissent aux concepteurs du texte et en font leurs égales selon la nature.

 


Dans les articles, elle associe systématiquement l’homme et la femme, le Citoyen et la Citoyenne (articles 1, 2, 3, 6, 13) et revendique ainsi l’égalité (le terme intervient en 1, 6, 13). Il s’agit surtout de montrer que le mot Nation n’a pas de sens s’il est amputé de la moitié de ses membres, que la représentativité et la légitimité de la première déclaration sont donc nulles. C’est pourquoi l’auteure rajoute la définition de Nation comme « réunion de la Femme et de l’Homme » (3) et surtout la dernière ligne de l’article 16 : « la constitution est nulle si la majorité des individus qui composent la Nation n’a pas coopéré à la rédaction ».

 


La revendication d’égalité se porte évidemment sur le plan politique : le droit de vote et celui d’être élue (6), et celui de faire entendre son opinion (10). Elle souligne que la Constitution garantit un équilibre entre droits et devoirs: si la femme peut monter sur l’échafaud, elle doit pouvoir monter à la tribune (10) ; si elle verse des contributions, elle a droit au travail et à un salaire (13).


Mais on trouve aussi dans ces articles quelques revendications spécifiques et quelques attaques contre les hommes :
– Revendication de dignité et de reconnaissance en dernière phrase du Préambule : « le sexe supérieur en beauté comme en courage dans les souffrances maternelles ».
– Dans l’article 2 : en rajoutant « surtout », elle laisse entendre que l’oppression n’est pas politique mais masculine (tutelle, mariage, obéissance).
– Ce point est d’ailleurs explicité dans l’article 4 où les hommes sont clairement visés : « l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui impose ».
– L’article 11 fait une application spécifique de la liberté d’opinion, par l’allusion aux naissances illégitimes et au refus de reconnaissance des enfants par les pères (pour préserver une réputation ou un héritage) qui acculaient beaucoup de femmes au déshonneur ou à la misère.


Ce texte habilement polémique, en parodiant la Déclaration de 1789, met les hommes en face de leurs contradictions, et les prend à leur propre logique : comment l’Homme universel peut-il exclure la Femme ? Olympe de Gouges s’appuie ici sur l’universalité (fondée sur la nature et la raison), principe cher aux Révolutionnaires : aucun des droits des femmes n’est propre à elles, tous sont conçus de façon universelle, en fonction de l’intérêt de la Nation. Les lois de la nature et de la raison sont plus fortes que celles des hommes, qui doivent être leur reflet ; or rien, ni la Nature, ni la Raison ne justifie la soumission de la Femme.

 

En savoir plus ? Clic ! => http://femmesdeslumieres.over-blog.com/article-olympe-de-gouges-et-la-declaration-des-droits-de-la-femme-69804128.html

Par naguere - Publié dans : I.6. Révolutionnaires - Communauté : Jadis, les femmes...
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Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 17:21

femmes-Versailles-copie-1.jpg

Les femmes sont représentées ici comme totalement indépendantes des hommes (il n’y en a aucun sur la gravure) et prenant donc seules en main leurs revendications. On y voit des jeunes et des vieilles, majoritairement des femmes du peuple, dont l’une essaie (au premier plan à droite) d’entraîner une femme d’un milieu social plus élevé (mieux habillée que les autres). Elles sortent de leur rôle traditionnel car elles sont toutes armées comme des hommes, de piques, de haches, et même de sabres. Elles sont les actrices d’une véritable guerre, et pas d’une simple émeute, comme le montre le canon qu’elles tirent au premier plan.


Le 5 octobre 1789, un cortège de 7000 à 8000 femmes, exaspérées par le prix du pain, se met en marche des Halles vers Versailles. Une délégation est reçue par le Roi, mais le lendemain, un garde national est tué, ce qui déclenche une violente émeute : plusieurs gardes royaux sont tués et les grilles du château forcées. La Fayette, persuade le couple royal de se montrer avec lui au balcon de la cour de marbre pour apaiser les émeutiers et convainc Louis XVI de ratifier la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen puis de se rendre à Paris. La famille royale abandonne définitivement Versailles pour le palais des Tuileries, au coeur de la capitale. La voiture est accompagnée par la foule des émeutiers qui exposent au bout de piques les têtes des gardes tués le matin même, et par des chariots chargés de grains et de farine...

Par naguere - Publié dans : I.6. Révolutionnaires - Communauté : Jadis, les femmes...
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Samedi 21 avril 2012 6 21 /04 /Avr /2012 18:38

Le personnage de Madame de Merteuil des Liasons dangereues (Laclos, 1782) apparaît comme une figure de l’émancipation féminine au XVIIIe siècle. Elle se présente en tant que femme face aux exigences masculines.

 

Résumé de l'ouvrage

 

Les Liaisons dangereuses paru en 1782 est un roman épistolaire mettant en scène deux libertins de la haute société, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Tous deux, anciens amants et toujours complices, excellent dans les manoeuvres manipulatrices et perverses ; Madame de Merteuil demande à Valmont, pour se venger du futur mari de Cécile de Volanges (qui fut un de ses amants), de débaucher la jeune fille à peine sortie de son couvent. Mais Valmont s’est lancé de son côté un nouveau défi : séduire la Présidente de Tourvel, une jeune femme pieuse et vertueuse... La conquête va se révéler longue et délicate, d’autant que le libertin semble se prendre à son propre piège et éprouver pour sa victime des sentiments troubles. Madame de Merteuil, qui a senti Valmont lui échapper, a conclu avec lui un pacte : elle se donnera de nouveau à lui dès que le Vicomte lui aura apporté les preuves de la chute de Madame
de Tourvel. Dans les lettres précédentes, Valmont, ivre d’orgueil d’avoir vaincu la Présidente, réclame donc son dû de façon insistante, tout en se moquant de la liaison que Madame de Merteuil vient de nouer avec un jeune homme, Danceny.

 


Madame de Merteuil est un personnage extraordinaire qui se rebelle contre la place réservée dans la société à la femme, toujours soumise à l’homme et dépendante de lui, qu’il soit son mari ou son amant. Dès sa jeunesse, elle s’oblige à une totale maîtrise de soi, à la fois pour dissimuler
ses propres sentiments et pour mieux abuser les autres en passant pour une femme respectable (« ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu’il m’était utile de laisser voir », proclame-t-elle dans la Lettre 81 où elle raconte sa formation libertine et expose les règles de conduite qu’elle s’est forgées ainsi que ses revendications). Ayant la chance d’être veuve très jeune, et riche, donc relativement libre et indépendante, elle se lance dans une véritable « guerre des sexes » – « Née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre » écrit-elle à Valmont –, voulant « faire de ces hommes si redoutables le jouet de [ses] caprices ou de [ses] fantaisies » (Lettre 81). La séduction devient alors pour elle un enjeu vital et un instrument de domination sur les hommes. Toutes ses manoeuvres de dissimulation et de manipulation visent à sauvegarder son indépendance et sa liberté de conduite, apanages traditionnellement masculins. Les relations entre elle et Valmont vont donc se tendre dès que le libertin voudra exercer un pouvoir sur elle, en particulier à travers l’accomplissement du pacte, dans lequel elle ne perçoit que l’assouvissement d’un fantasme masculin.

 

C’est ce que nous voyons dans la lettre 127 où elle répond avec une ironie mordante aux exigences de Valmont (qui veut qu’elle se donne à lui), en prenant plaisir à humilier les prétentions masculines tout en affirmant hautement ses revendications.

 

Lettre 127

 


La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

  
"Si je n’ai pas répondu, Vicomte, à votre Lettre du 19, ce n’est pas que je n’en aie eu le temps ; c’est tout simplement qu’elle m’a donné de l’humeur, et que je ne lui ai pas trouvé le sens commun. J’avais donc cru n’avoir rien de mieux à faire que de lalaisser dans l’oubli ; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idées qu’elle contient, et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis. J’ai pu avoir quelquefois la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail ; mais il ne m’a jamais convenu d’en faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins, à présent, que vous ne pouvez plus l’ignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dû me paraître ridicule. Qui, moi ! je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau, pour m’occuper de vous ? Et pour m’en occuper comment ? en attendant à mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre Hautesse. Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que l’adorable, la céleste Mme de Tourvel, vous a fait seule éprouver ou quand vous craindrez de compromettre, auprès de l’attachante Cécile, l’idée supérieure que vous êtes bien aise qu’elle conserve de vous : alors descendant jusqu’à moi, vous y viendrez chercher des plaisirs, moins vifs à la vérité, mais sans conséquence ; et vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur ! Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même : mais apparemment je ne le suis pas en modestie ; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai ; mais je vous préviens que j’en ai beaucoup d’autres encore. J’ai surtout celui de croire que l’écolier, le doucereux Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, et m’aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait, malgré ses
vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs. Je me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment. Et par quelles raisons, m’allez-vous demander ? Mais d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune : car le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices à me faire ; et moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de croire que vous m’en devriez encore ! Vous voyez bien, qu’aussi éloignés l’un de l’autre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher d’aucune manière ; et je crains qu’il ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigée, je vous promets de vous avertir. Jusque-là, croyez-moi, faites d’autres arrangements, et gardez vos baisers ; vous avez tant à les placer mieux !… Adieu, comme autrefois, dites-vous ? Mais autrefois, ce me semble, vous faisiez un peu plus de cas de moi ; vous ne m’aviez pas destinée tout à fait aux troisièmes rôles ; et surtout vous vouliez bien attendre que j’eusse dit oui, avant d’être sûr de mon consentement. Trouvez donc bon qu’au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent. Votre servante, Monsieur le Vicomte."
Du Château
de … le 31 octobre 17**

 

Le personnage de la marquise

 

La Marquise se présente ici comme une femme libre et fière d’elle-même : « la prétention de remplacer à moi seule tout un sérail », « je ne le suis pas en modestie ». Contrairement aux schémas de l’époque démontrant l’infériorité de la femme dans tous les domaines, Mme de Merteuil affirme sa supériorité sur Valmont, même dans le jeu libertin. Elle se pose en dominatrice, donnant des conseils et des ordres, et humiliant même son correspondant par son ironie et ses moqueries. Loin du modèle de la femme soumise, c’est elle ici qui garde toujours l’initiative : dès le 1er §, elle souligne que le retard de sa réponse est absolument délibéré et qu’il est l’effet non d’un manque de temps, mais de son « humeur » ; si elle accepte de répondre à Valmont, c’est uniquement pour lui signifier son refus de se soumettre à son désir (« il faut vous dire clairement mon avis »). Se considérant comme aussi indépendante et maîtresse d’elle-même qu’un homme, il n’est pas question pour elle de se justifier de quoi que ce soit (« par quelles raisons, m’allez-vous demander ? Mais d’abord il pourrait fort bien n’y en avoir aucune »), puisque Valmont n’a aucun droit à faire valoir sur elle. Dans cette lettre, elle prend donc le contrepied du statut traditionnel de la femme, soumise au pouvoir et au désir de l’homme ; elle utilise l’antiphrase* ironique pour évoquer les prétendus « torts », dont elle devrait être « corrigée », qui sont ceux que la société reproche aux femmes : le désir d’indépendance, de liberté morale et sexuelle, la volonté de domination... ; bien loin de vouloir s’en corriger, Madame de Merteuil les revendique comme une gloire personnelle !

 

Réaction à Valmont

 

 Madame de Merteuil réagit d’abord violemment à la « proposition » de Valmont, c’est-à-dire à son désir de renouer une liaison avec elle en l’obligeant à honorer le pacte de la Lettre 20 : la Marquise ne supporte pas qu’un homme se permette d’exiger quoi que ce soit d’elle. Valmont n’a aucun droit sur elle, ni en vertu de leur ancienne liaison (« Trouvez donc bon qu’au lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme à présent »), ni en raison de ses succès présents. D’autre part, elle ne supporte pas d’être soumise au caprice d’un homme, d’être pour lui un simple « objet sexuel ». Pas question pour cette femme qui affirme hautement sa supériorité d’être mise sur le même plan que les autres conquêtes de Valmont, Madame de Tourvel et Cécile, voire de passer après elles et de remplir les « troisièmes rôles », ce qu’elle considère comme une déchéance (« me trouver déchue jusque-là »). Enfin, elle n’admet pas les termes dépréciateurs de Valmont concernant Danceny (« écolier, doucereux ») : son ancien amant n’a pas le moindre jugement à porter sur ses choix amoureux. Elle réclame donc d’être considérée comme l’égale d’un homme d’abord par une indépendance totale dans ses sentiments et sa conduite ; elle n’a aucun compte à rendre à Valmont car elle ne lui doit rien (« moi, au lieu d’en avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas d’en attendre, je serais capable de croire que vous m’en devriez encore ! »). Elle refuse absolument l’idée que le bonheur d’une femme puisse dépendre du bon vouloir d’un homme, comme elle l’exprime avec une ironie mordante : « vos précieuses bontés, quoique un peu rares, suffiront de reste à mon bonheur ! ». C’est sa liberté de femme qui est en jeu ici, et il n’est pas question pour elle de l’aliéner à un amant. Elle exige ainsi de Valmont le respect de sa propre volonté en répétant au début et à la fin de la lettre le terme « consentement », car elle n’est ni sa « servante », ni son « esclave soumise » ! Elle revendique aussi la même liberté qu’un homme dans sa vie amoureuse, ce qu’elle exprime à travers un champ lexical étendu : « il ne m’a jamais convenu, goût, fantaisie, caprice, je veux pourtant bien ». Comme Valmont, elle veut exercer son caprice et son bon plaisir, et prend plaisir à affirmer sa liberté en congédiant son amant sans justification d’aucune sorte.

 

L'image du sérail

 

L’image du sérail est essentielle dans cette lettre, car elle sert à saper le fantasme libertin et masculin par excellence d’un mâle dominateur, assouvissant tous ses caprices sexuels avec des femmes indifférenciées et soumises à ses désirs. Dans le 2e §, Madame de Merteuil file la métaphore* en se projetant avec ironie dans l’imaginaire de Valmont : elle évoque d’abord la multitude de femmes à la disposition de leur maître (« tout un sérail, à mon tour, vous distraire, chercher des plaisirs ») ; puis elle s’amuse du fantasme de la supériorité de l’homme dont la femme serait entièrement dépendante, à travers des expressions hyperboliques* comme « esclave soumise, sublimes faveurs de votre Hautesse, vos précieuses bontés ».Dans les 4e et 5e §, Madame de Merteuil reprend la métaphore, mais en inversant les rôles à son avantage : c’est elle qui devient la maîtresse du harem, disposant de ses hommes selon sa fantaisie (« lui donner un adjoint », « le caprice qui vous ferait préférer, peut également vous faire exclure ») et comme Valmont précédemment avec ses femmes, les faisant servir à ses plaisirs (« uniquement occupé de moi, travailler [...] à mes plaisirs »).
À travers cette métaphore filée du sérail, et l’inversion qu’elle lui fait subir, Madame de Merteuil revendique l’égalité avec les hommes dans le libertinage : elle aussi peut choisir ses amants selon son caprice, et les soumettre à sa volonté. C’est la revanche de l’orgueil féminin contre les fantasmes de supériorité du Vicomte. Elle signifie ainsi à Valmont de façon humiliante que c’est elle qui dispose de lui : elle aussi peut le faire attendre (voir le renversement : « en attendant à mon tour » / « attendre que j’eusse dit oui ») ou même le faire passer après les autres : « ce ne serait pas vous, au moins pour le moment », « peut également vous faire exclure ». Elle le prend ironiquement à son propre piège en montrant comment sa présomption masculine se retourne contre lui : si les femmes ne sont que des objets sexuels soumis à son caprice, qu’il aille donc chercher ailleurs puisqu’il a l’embarras du choix (« faites d’autres arrangements, et gardez vos baisers ; vous avez tant à les placer mieux ! »).

 

Les tons qu'elle utilise pour s'adresser à Valmont

 

Madame de Merteuil construit sa lettre comme un véritable dialogue entre elle et son correspondant, ce qui lui permet d’agir plus directement sur lui en le prenant à partie pour le forcer à reconnaître ses torts et à se soumettre à sa volonté à elle : « vous jugerez facilement
combien... », « vous voyez bien... », « croyez-moi », « trouvez donc bon... ». Elle dicte les questions et les réponses sur un ton d’indignation offusquée pour souligner l’extravagance et le ridicule des prétentions de Valmont : « qui, moi ! », « m’en occuper comment ? », « Et par quelles raisons, m’allez-vous demander ? », « adieu, comme autrefois, dites-vous ? ». Mais elle peut aussi employer le mépris le plus cinglant pour rabaisser les exigences de celui-ci : « je ne lui ai pas trouvé le sens commun », « la laisser dans l’oubli », « me paraître ridicule ». Ce mépris se retrouve dans un humiliant congé sine die qu’elle donne à Valmont à la fin de la lettre (« au moins pour le moment, « beaucoup de temps, mais beaucoup », « adieu comme à présent »). Elle s’exprime même sur un ton de menace à peine voilée (« je vous préviens », « je serais capable »), ou sous forme d’ordre pur et simple (« faites d’autres arrangements », « trouvez donc bon »...), ce qui affirme encore sa supériorité sur son destinataire.
Mais c’est l’ironie qui domine toute cette lettre : en exprimant par antiphrase le contraire de ce qu’elle pense, Madame de Merteuil ridiculise les opinions et les prétentions de Valmont. Ainsi l’admiration hyperbolique (« sublimes faveurs de votre Hautesse », « vos précieuses bontés ») lui sert à rabaisser son orgueil ; l’affirmation de sa prétendue infériorité (« esclave soumise », « votre servante »...) souligne combien il lui paraît inconcevable et ridicule que le Vicomte puisse imaginer avoir des droits sur elle ; les formules de politesse exagérées et ironiques : « je me permettrai même d’ajouter », « je veux pourtant bien, par politesse », « je vous promets de vous avertir » laissent percevoir la condescendance, voire la menace, et soulignent par contraste sa supériorité et le refus humiliant qu’elle signifie à Valmont.
On peut penser que cet emploi de l’ironie permet à Madame de Merteuil de se démarquer du rôle traditionnel de la femme, soumise aux caprices de l’homme, pour affirmer d’autant plus sa différence.

 

Confrontation entre Valmont et Danceny 

 

Dans le 4e § consacré à Danceny, Madame de Merteuil reprend des expressions du 2e et montre ainsi qu’elle trouve dans le jeune homme ce que Valmont croit pouvoir exiger d’elle : « m’occuper de vous » / « uniquement occupé de moi » ; « je sacrifierais un goût, et encore un goût nouveau » / « me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion ». Ce parallélisme sert à montrer encore une fois que la Marquise est bien l’égale du Vicomte puisqu’elle obtient de son nouvel amant les mêmes prérogatives. Elle répète également les termes « bonheur » et « plaisirs », qui sont dépréciés du côté de Valmont (« moins vifs », « un peu rares »), alors qu’ils consacrent clairement la victoire de Danceny : « travailler plus efficacement que vous à mon bonheur et à mes plaisirs ». Cette comparaison implicite entre ses deux amants est évidemment à l’avantage du plus jeune : « uniquement occupé de moi » s’oppose au fantasme de harem de Valmont ; le verbe aimer attribué deux fois à Danceny s’oppose aux simples « baisers » de Valmont et renvoie celui-ci à ses plaisirs faciles ; l’amour sincère et respectueux du jeune homme discrédite d’autant plus le mépris des femmes et le désir de domination du libertin.
La comparaison est évidemment faite pour susciter la jalousie de Valmont qui se voit préférer quelqu’un qui est son opposé. Elle l’humilie également en lui montrant que Mme de Merteuil n’attend rien de lui mais peut trouver son bonheur ailleurs... Alors qu’il se croyait en situation d’exiger d’elle un dû, la Marquise lui fait sentir son infériorité en le faisant passer après un autre, plus jeune. Alors qu’il s’imaginait faire céder Madame de Merteuil, il trouve en elle une adversaire qui lui répond avec les mêmes armes.


Conclusions

 


* Madame de Merteuil se révèle ici par sa maîtrise de l’écriture et son maniement de l’ironie une adversaire de taille pour le Vicomte libertin. Elle apparaît comme une magnifique (et dangereuse !) figure romanesque de l’émancipation féminine : fière de ses talents hors du commun, elle revendique l’égalité avec les hommes dans le jeu de la séduction et une totale liberté de sa conduite et de ses sentiments ; elle rejette le schéma traditionnel de la femme inférieure et soumise au désir masculin pour affirmer sa supériorité sur son ancien amant et le traiter avec un mépris égal à celui qu’il exprime envers les autres femmes. Mais la Marquise va trop loin pour son époque, et l’auteur, pour sauvegarder la moralité de son ouvrage, se voit obligé de la « punir » au dénouement : démasquée, elle est violemment rejetée par cette haute
société hypocrite qui tolère pour les hommes des comportements qu’elle n’accepte pas chez une femme ; il faudra encore bien du chemin pour faire accepter les revendications d’égalité de Madame de Merteuil !

 


* Les origines de l’ironie comme procédé argumentatif remontent aux dialogues de Platon dans lesquels le philosophe grec Socrate (Ve siècle avant J.-C.) feint l’ignorance et semble épouser d’abord le point de vue de l’adversaire, pour l’amener ensuite par des questions apparemment naïves à constater lui-même sa propre ignorance. C’est ce qu’on appelle l’ironie socratique. L’ironie repose donc essentiellement sur le décalage entre ce que dit le locuteur et ce qu’il pense vraiment, ou entre sa fausse naïveté et sa perspicacité.


* Dans le texte de Laclos, Mme de Merteuil feint de se présenter comme « esclave soumise » ou « servante » de Valmont, alors qu’elle revendique au contraire une totale liberté et proclame sa supériorité sur lui. L’ironie est aussi une arme de choix face à la censure car elle permet aux écrivains de s’abriter derrière le sens premier de leurs textes, apparemment inoffensif ; elle a ainsi été particulièrement utilisée par les philosophes des Lumières. Elle réclame des lecteurs avertis qui, dérangés par les aberrations logiques ou l’énormité des positions soutenues, prennent conscience de la dimension critique du texte : ces effets de rupture soulignent le dysfonctionnement des institutions, des individus, des systèmes de pensée. L’ironie se révèle donc particulièrement efficace dans la dénonciation puisqu’elle amène le lecteur lui-même à découvrir les ridicules ou les incohérences du point de vue adverse, et à établir une complicité d’intelligence avec l’auteur.

Par naguere - Publié dans : II.4. Education/Moeurs - Communauté : Jadis, les femmes...
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