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Fargeon, le parfumeur de Grasse, fournissait la plupart des membres de la famille royale, et il composait pour chacun les préparations qui lui convenaient plus particulièrement.
Mesdames, tantes du Roi, commandaient des articles de toilette, houppes cygnes ou cure-dents, de l’eau de Cologne et, en souvenir de Louis XV, de “l’eau de fleur d’orange du Roy” et des eaux de lavande. Elles étaient pingres et leurs mémoires (notes) ne se chiffraient jamais très haut.
Le parfumeur servait également Monsieur, frère du Roi, bon et fidèle client. A son intention, il avait créé la poudre de Monsieur, variante plus luxueuse de la poudre à la Fargeon. Monsieur et Madame aimaient les senteurs de fleur d’orange et de tubéreuse. Ils faisaient grand usage de l’eau de lavande. A la différence de nombreux grands seigneurs, le comte de Provence (futur Louis XVIII) avait coutume de payer ses dettes. Les mémoires remis à son concierge étaient réglés dans les meilleurs délais.
A l’intention de Marie-Antoinette, Fargeon confectionnait surtout des eaux de rose, de violette, de jasmin, de jonquille ou de tubéreuse obtenues par distillation. Il les intensifiait avec du musc, de l’ambre ou de l’opopanax. La reine ayant pris le goût des parfums concentrés, il créait pour elle des “esprits ardents” qu’elle s’amusait à rebaptiser ”esprits perçants” et qui étaient le fruit de plusieurs distillations successives. Leur prix était très élevé en raison de la plus grande consommation de matière première et du temps de travail exigé.
La dame d’atours n’en avait cure ; elle lui en passait souvent commande pour parfumer l’air, ainsi que des pastilles à brûler et des pots-pourris aux mille-fleurs. La Reine conservait ses parfums préférés dans un admirable meuble de toilette. En voyage, ils étaient resserrés dans un somptueux nécessaire qu’elle avait fait garnir de flacons de verre coloré à facettes coiffés de bouchons d’argent.
Elle aimait les sachets d’odeurs, alors très à la mode. Pour les fabriquer, Fargeon couvrait une pièce de taffetas de Florence d’une autre étoffe de satin ou de soie et, selon les goûts, la garnissait de pots-pourris, de poudres ou de cotons parfumés de plantes aromatiques. Marie-Antoinette aimait en faire présent à ses proches en prenant soin de les accorder à leur personnalité.
Elle avait grand soin de son teint. L’eau cosmétique de pigeon nettoyait la peau, l’eau des charmes faite avec les larmes de la vigne qui coule en mai, la tonifiait. L’eau d’ange la blanchissait en purifiant le teint. Marie-Antoinette, dont la carnation était admirable, n’avait nul besoin de l’eau de Ninon de Lenclos censée conserver la jeunesse. Elle enduisait ses mains de la pâte Royale qui en maintenait la douceur et prévenait des gerçures. Elle adorait les pommades à la rose, à la vanille, à la frangipane, à la tubéreuse, à l’œillet, au jasmin, aux mille-fleurs. Pour le bain, elle usait de savonnettes aux herbes, à l’ambre, à la bergamote ou au pot-pourri, et pour maintenir l’éclat de ses dents, elle commandait des poudres et opiats.
Le maître parfumeur conçut une poudre et une pommade à la Reine qu’il ne fournissait à personne d’autre qu’elle.
Elle se fournissait en rouge chez Mademoiselle Martin, mais Fargeon se permit de lui faire parvenir sans qu’elle eût été commandée une pommade rouge excellente pour les lèvres.
Plus tard, le parfum demandé par Marie-Antoinette posa un problème ardu car il devait évoquer le Trianon et la double nature d'une reine bergère. Fargeon composa le “parfum de Trianon” à la façon d’un morceau de musique, songeant que celle qui le porterait aimait à chanter, jouait du clavecin et de la harpe, protégeait Glück et goûtait son Orphée dont elle admirait la nouveauté.
La note principale devait faire surgir une rose absolue, réunissant autour d’elle les essences les plus précieuses et les plus nobles. Il partit de l’idée des pétales des fleurs d’oranger blancs, épais, riches en arômes et en fraîcheur. Il mit dans sa préparation un peu d’esprit de fleurs d’orange, dont la fraîcheur, au contact de la peau, prend une intensité troublante. Il l’accompagna des notes apaisantes de l’esprit de lavande, et ajouta de l’huile essentielle de cédrat et de bergamote.Il acheva la tête du parfum par du galbanum, substance grasse qu’il aimait utiliser en larmes et qui allait donner une tonalité verte, comme un petit coup de fouet entre la tête et le cœur du parfum. C’était ce qu’il ressentait nettement chaque fois qu’il cassait une tige bien verte et que s’en échappait cette note très puissante. Elle rappellerait que la reine avait brisé les codes de l’étiquette par son esprit libre et affranchi de la routine. L’iris s’imposa très vite au cœur du parfum. Cette fleur qui doit son nom à la messagère de Zeus dans la mythologie grecque donnait une “poussière miraculeuse”. Son port altier et majestueux rappelait la reine.
Jean-Louis Fargeon utilisait déjà l'iris pour parfumer les gants et la poudre à cheveux de la souveraine, en se servant des rhizomes, qui fournissaient une précieuse essence, véritable trésor, ainsi que de la poudre qui possédait une note particulière.
Il avait également constaté qu’à partir de l’iris, on pouvait donner aux compositions l’odeur de la violette. La grande rivale de la rose dans la faveur de la reine se révéla soudain dans l’huile essentielle. C’était une fleur singulière, qui passait pour timide, mais dont le parfum puissant et typé n’était pas vraiment réservé et contrastait avec l’image modeste et pudique de la fleur qui se plaît à l’ombre. La violette était à l’image de la jeune dauphine fraîche et spontanée, qui une fois reine, avait dû apprendre à cacher ses sentiments réels et à faire preuve d’une grande puissance de dissimulation. Elle pouvait figurer la séduction amoureuse interdite à la souveraine, et ses impossibles amours avec le comte de Fersen. On disait aussi que les effluves de violettes réveillaient le souvenir des amours défuntes. C’est pourquoi Fargeon voulut qu’elle fût présente dans sa composition, non seulement par le biais de l’iris mais aussi par ses propres feuilles dont il recueillit l’odeur par les huiles essentielles.
Il y ajouta une pointe de la farouche, envoûtante et exigeante jonquille, cette fleur en apparence fragile qui illuminait Trianon et dont émanait un parfum absolu aux tonalités contrastées, accord intimiste et opulent propre à donner le vertige.
C’est alors qu’il fit intervenir les trois blanches reines de la nuit : le jasmin, le lys et la tubéreuse. Il aimait le jasmin pour son feuillage aux courbes élégantes et ses pétales délicats d’un blanc porcelaine. La fragilité de la fleur contrastait avec l’étonnante puissance de son parfum. Fleur de Grasse par excellence, le jasmin avait une amplitude immense, mais comme la reine de France, il savait se faire aimer avec faste sans jamais se livrer. Fargeon pensa à recourir au lys et à l’eau odorante que l’on en retirait. La force soyeuse de ses pétales blancs révélait une délicieuse fraîcheur, presque aqueuse, soutenue par une note verte et subtile de feuilles à peine écloses. Le parfumeur s'avisa que ce sillage de l'emblème royal serait fatal à la composition qu’il mettait au point. Il y serait le représentant de la monarchie, non de la véritable personnalité de la reine, et mieux valait ne pas en user. Il se laissa tenter, toutefois, par la tubéreuse à la longue tige qui s’élance majestueusement vers le ciel. Grasse en fournissait en abondance une espèce excellente dont les pétales blancs, épais et veloutés laissaient échapper un parfum, envoûtant, suave et même érotique. Fargeon avait pu constater que la tubéreuse avait le pouvoir de diminuer l’anxiété et de stimuler le désir. Il en mit juste un soupçon, car la Reine aimait la fleur au naturel mais se méfiait du pouvoir vite obsessionnel d’une senteur à mi-chemin entre le miel et le venin. La tubéreuse avait-elle pour Marie-Antoinette un relent de ce qu’elle exécrait le plus : la corruption délétère des âmes ? Il songea que la fleur la plus odorante de tout le règne végétal pouvait aussi devenir criminelle. Il lui fallait assurer le fond et arrondir l’accord de sa préparation. La vanille vint y apporter une note chaude et gourmande, souple et veloutée, rappelant l’enfance de Marie-Antoinette et son goût des pâtisseries viennoises. Le cèdre et le santal apportèrent l’accord boisé des allées du Trianon. L’ambre et le musc donnèrent une chaleur sensuelle et animale, tandis qu’une pointe de benjoin apportait à l’ensemble de la chaleur et de la ténacité
Au début de juin 1791, le parfumeur reçut un billet qui le mit en grand émoi :
“Monsieur Fargeon voudra bien se rendre immédiatement aux Tuileries. Il se présentera à la petite porte donnant sur le passage des Feuillants. Le suisse Parent l’introduira. A la porte située au pied du Pavillon de Flore, du côté du jardin, un valet de pied attendra Monsieur Fargeon et le conduira à l’endroit où il sera reçu.Pas le moindre retard.” […]
Avant de prendre congé, il dit à la Reine qu’il avait remis à Madame Campan l’ensemble de sa dernière commande, ainsi que celle de Madame de Tourzel. Il n’ajouta pas qu’il avait trouvé les deux listes étrangement longues et qu’il avait eu peine à tout rassembler, car les matières premières n’arrivaient plus régulièrement en raison des troubles.Il ne pouvait pas deviner la raison de cette fringale d’achats : la famille royale s’apprêtait à l’équipée qui allait se terminer lamentablement à Varennes. […]
“Dès le mois de mars, écrit Madame Campan, la Reine s’occupa des préparatifs de son départ. Je passai ce mois auprès d’elle et j’exécutai en grande partie les ordres secrets qu’elle me donnait à ce sujet. Je la voyais avec peine occupée de soins qui me semblaient inutiles et même dangereux, et lui fis observer que la Reine de France trouverait des chemises et des robes partout.”
Il en allait de même des parfums. Marie-Antoinette, avec son inguérissable légèreté, s’était mise en tête de les emporter dans son superbe nécessaire de voyage entièrement regarni à cette occasion. La Reine prétexta vouloir l’envoyer en présent à sa sœur et Madame Campan tenta de l’en détourner, craignant “qu’il ne se trouvât des gens assez clairvoyants pour deviner que ce présent n’était qu’un prétexte de faire partir ce meuble avant son départ.” On prit soin de “ne laisser aucune trace des parfums qui pouvaient ne pas convenir à cette princesse”, mais la précaution n’abusa pas une femme de la garde-robe qui dénonça le 21 mai au maire de Paris les intentions réelles de sa maîtresse. Elle ajouta que “Sa Majesté était trop attachée à ce meuble pour s’en priver, et qu’elle avait dit souvent qu’il lui serait très utile en cas de voyage.”
Sources : Jean-Louis Fargeon, parfumeur de Marie-Antoinette, Elisabeth de Feydeau
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