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Lucile dans la fiction / René
Dans René, Chateaubriand s’inspire en partie de sa sœur Lucile pour créer le personnage d’Amélie : enfance solitaire dans le triste château de leur jeunesse, mélancolie de la jeune fille qui, cependant, réconforte René au bord du suicide. Elle dépérit toutefois d’un mal inconnu et s’enferme brusquement dans un couvent. Désespéré, René assiste à l’émouvante cérémonie de ses voeux et surprend le secret de ce mal étrange : Amélie, amoureuse de son frère, est torturée de remords. Le désespoir du jeune homme vient alors combler le vide de son existence : « Mon chagrin était devenu une occupation qui remplissait tous mes moments, tant mon cœur est naturellement pétri d’ennui et de misère ! » Laissant sa soeur repentante et apaisée par la vie du couvent, il s’embarque alors pour l’Amérique mais une lettre lui apprend qu’Amélie est morte comme une sainte « en soignant ses compagnes ».
L’enfance de Lucile et François-René / Mémoires
Dans les Mémoires d’Outre-Tombe, il évoque la vie à Combourg, notamment celle de sa mère et de sa soeur, une vie triste et monotone mais courante en province :
« L’appartement de ma mère régnait au-dessus de la grand’salle entre les deux petites tours ; il était parqueté et orné de glaces
de Venise à facettes. Ma soeur habitait un cabinet dépendant de l’appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours […]. Ma mère et ma sœur
déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin […]. Le dîner fait, ma mère se retirait dans la chapelle où elle passait quelques heures en prière ; Lucile se retirait dans sa
chambre. Après le souper, ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, l’on rentrait et l’on se
couchait.
Les soirées d’automne et d’hiver étaient d’une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée,
ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour (1) de siamoise flambée (2) ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m’asseyais auprès du feu avec Lucile. Nous
échangions quelque mots à voix basse quand il - son père redouté et redoutable - était à l’autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant :
« De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée l’oreille n’était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des
soupirs de ma mère et du murmure du vent […]. Dix heures sonnaient à l’horloge du château, mon père s’arrêtait. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l’embrassions en lui
souhaitant une bonne nuit [...]. Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet
de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles ; si le silence nous avait opprimés il nous le payait cher. »
Notes
(1) Sorte de divan
(2) Etoffe de coton, du genre des toiles de Siam, qu’on passait à la flamme pour enlever le duvet.
Lucile jeune fille / Mémoires
Lucile est de quatre ans son aînée. Leurs trois sœurs sont déjà mariées, ce qui a encore resserré les liens des deux jeunes gens. Tous deux, nerveux, rêveurs et mélancoliques, s’aiment et se comprennent, sans échapper pourtant au sentiment d’une pesante solitude. Un douloureux destin attend Lucile, dont la mort, sans doute un suicide, reste entourée de mystère.
Voici le portrait qu’il nous fait d’elle à l’âge de vingt ans.
« Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle
attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de
souffrant.
Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c’était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui
ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j’avais peine à dissiper : à dix-sept ans
(1), elle déplorait la perte de ses jeunes années ; elle se voulait ensevelir dans un cloître (2). Tout lui était souci, chagrin, blessure ; une expression qu’elle cherchait, une chimère qu’elle
s’était faite, la tourmentaient des mois entiers. Je l’ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête, rêver immobile et inanimée ; retirée vers son cœur, sa vie cessait de paraître au dehors ; son
sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa vénusté (3), elle ressemblait à un génie funèbre. J’essayais alors de la consoler, et l’instant d’après je m’abîmais dans des
désespoirs inexplicables.
Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse : son oratoire de prédilection était l’embranchement de deux routes
champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le long style (4) s’élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait
une chrétienne de la primitive Eglise, priant à ces stations appelées laures (5).
De la concentration de l’âme naissaient chez ma sœur des effets d’esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes prophétiques
; éveillée, elle semblait lire dans l’avenir. Sur un palier de l’escalier de la grande tour, battait une pendule qui sonnait le temps au silence ; Lucile, dans ses insomnies, s’allait asseoir sur
une marche, en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable
l’heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient de trépas lointains. Se trouvant à Paris quelques jours avant le 10 août (6) et demeurant avec mes autres sœurs
dans le voisinage du couvent des Carmes (7), elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit : « Je viens de voir entrer la mort. » Dans les bruyères de la Calédonie (8), Lucile
eût été une femme céleste de Walter Scott (9), douée de la seconde vue ; dans les bruyères armoricaines, elle n’était qu’une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur.
Notes
(1) 19 ou 20 en réalité (1784).
(2) Cf. Amélie, dans René.
(3) Grâce : mot remprunté à la langue du XVIe siècle.
(4) Fût.
(5) Chapelles rustiques
(6) Prise des Tuileries le 10 août 1792
(7) Situé rue de Vaugirard et transformé en couvent, ce couvent fut, avec l’Abbaye et la Force, le théâtre des massacres de septembre
1792.
(8) L’Ecosse d’Ossian.
(9) Ce romancier écossais (1771-1832) eut une influence considérable sur notre romantisme.
Je suis une maniaque du jadis, du naguère et de l'autrefois. Je me dis que je gâche la vie qui me reste avec des imparfaits. Contre le temps qui passe, faut-il jouer le temps qui reste ?
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"Les hommes vont béant aux choses futures." (Montaigne)
"J’ai la manie de béer aux choses passées." (Chateaubriand)
La citation exacte, qu'utilise Katherine Mansfield - sans nom d'auteur - comme exergue à son recueil de nouvelles "La Garden-party" (1929) est celle-ci : "Montaigne dit que les hommes sont béants aux choses futures ; j’ai la manie de béer aux choses passées."
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"Qu'est-ce que l'Histoire sinon un conte sur lequel on s'accorde ?" (Napoléon Bonaparte)
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"Oublier son histoire c’est oublier qui on est. Quand on oublie qui nous sommes, on n'est plus rien. Une nation qui refuse de prendre sa destinée en main disparaîtra." (anonyme)